La Semaine Sanglante (Jean-Baptiste Clément)

Publié par Niko_DdL le

La Semaine Sanglante est probablement l’épisode de guerre civile le plus densément meurtrier de l’Histoire de France. Il est donc logique qu’elle ait donné lieu à une chanson éponyme, et que celle-ci compte parmi les chants militants de premier plan.

Présentation  

Cette chanson prend pour décors la suite directe de La Commune de Paris qui, après 6 jours de lutte armée, vient d’être écrasée par l’armée régulière. « L’ordre social » est rétablit selon la volonté d’Adolphe Thiers, et une répression de fer s’abat alors sur la ville.

La répression de la Semaine Sanglante vue par Jacques Tardi.
Illustration de couverture de « Le Cri du Peuple » Tome 4 Ed. Casterman

Le poète Jean-Baptiste Clément dépeint dans les couplets de La Semaine Sanglante les différentes scènes de cette répression et met en perspectives un futur sombre.
En réponse à cette ambiance misérable, comme pour Le Pieu, seul le refrain viendra apporter un souffle d’espoir, en rappelant après chaque scènette que si le pouvoir se rend complice des injustices, celles-ci le rendent également fragile.

Oui mais !
Ça branle dans le manche,
Les mauvais jours finiront.


Et gare
À la revanche !
Quand tous les pauvres s’y mettront.
Quand tous les pauvres s’y mettront.

Il nous promet que tôt ou tard, les souffrances des plus faibles engendreront leur révolte contre les profiteurs et autres opportunistes, pour établir un monde plus juste.
Mais en attendant ces Jours Heureux, les plus pauvres subiront les affres du pouvoir et vivront à la merci de ses chiens de garde.

Le refrain s’explique donc simplement, mais les couplets demandent à entrer un peu dans le détail historique, en commençant par l’auteur…

Jean-Baptiste Clément

Jean-Baptiste Clément compte parmi les poètes engagés de cette fin de XIXème siècle. Et « engagé » c’est peu dire ! Car s’il est surtout connu pour avoir écrit Le Temps des Cerises ou Dansons la Capucine (oui… la comptine pour enfants… qui sous sa mélodie guillerette aborde frontalement la thématique de la misère et des inégalités sociales !), il l’est beaucoup moins pour avoir eu une vie mêlée de misère et d’exil, en passant par la case prison pour avoir écrit des textes hostiles à Napoléon III…

Jean-Baptiste Clément, photographié par Nadar

Tout au long de sa vie, il aura des engagements pétris progrès sociaux . Mais c’est à l’occasion de La Commune qu’il s’engagera de la manière la plus directe, en prenant les armes et en se battant jusqu’au dernier jour. Cet engagement qui lui vaudra de devoir se cacher durant plusieurs semaines, fuir à Londres, se faire condamner à mort par contumace, et revenir vivre dans la clandestinité avant l’amnistie des communards.

De La Commune de Paris à La Semaine Sanglante… en 5 minutes chrono !

Début de l’année 1871 – la France sort vaincue d’une guerre Franco-Allemande, et si Paris a toujours résisté aux assauts des troupes de Bismark, la ville en lourdement subit les conséquences de son siège : des famines, un lourd tribut de vies humaines et une désorganisation totale de l’administration ; si bien que la population s’est organisée sous la forme de comités.
Début Mars, l’heure est à la démilitarisation pour pouvoir signer la paix avec l’Allemagne. Adolphe Thiers, fraichement élu président d’une République mise en place dans l’urgence, fait retirer la solde aux hommes de la Garde Nationale (une armée de volontaires, dont Jean-Baptiste Clément fait partie) et ordonne le retrait des canons de Paris. Mais les deux éléments se sont montrés d’une efficacité redoutable pour défendre la ville, si bien que les 180.000 hommes armés ont gagné la sympathie de la population.
En prime, la République est temporaire, l’Assemblée Nationale majoritairement monarchiste et Thiers connu pour ses positons royalistes. On craint une nouvelle restauration alors que le bassin parisien, lui, est acquis aux idées républicaines, dont certaines sont déjà en pratique via les comités.
Alors sous une impulsion populaire – notamment féminine, la population se soulève et prend possession des canons de la butte Montmartre le 18 Mars, avec l’appui de la Garde Nationale. Le drapeau rouge est hissé, des parisiens font sécession suivant un principe similaire à la Fédération Révolutionnaire des Communes créée à Lyon le 4 septembre 1870.
Un comité central « à la Commune » est élu le 26 Mars, dans une indifférence sensible des électeurs (50% de participation), et la Commune de Paris proclamée 2 jours plus tard,prenant la suite de plusieurs villes de province.

Pendant plus de 2 mois Paris sera donc gouvernée par des assemblées populaires, et sera le théâtre d’avancées sociales fulgurantes, tant sur le plan de la réduction des inégalités, que de la liberté, de l’émancipation féminine et ouvrière, de la laïcité, de l’enseignement, du travail, de la justice et de la démocratie qui mène le tout.

Adolphe Thiers, portrait par Nadar vers 1870

Mais pour le gouvernement d’Adolphe Thiers, replié à Versailles depuis le 18 Mars, il est hors de question de laisser la capitale et son bassin aux main de ces Communes menées par des femmes et des ouvriers, socialistes et anarchistes.
Plusieurs assaut sont mandatés par le chef du pouvoir exécutif, mais les troupes de Versailles ne parviennent pas à venir à bout de Paris par la force. Et pour cause, elle est cernée par une enceinte fortifiée érigée 30 ans plus tôt sous l’impulsion d’un député orléaniste nommé… Adolphe Thiers.
D’ailleurs, si la fortification a été détruite à partir de 1919, la ville de Paris en garde une trace de nos jours, puisque le nom de toutes les portes qui l’entourent sont un souvenir « l’enceinte Thiers ».


Patrice de Mac Mahon dans son habit de Maréchal, vers 1870

Mais revenons au 20 Mai 1871.
Le gouvernement fait alors appel au Maréchal Patrice de Mac Mahon (futur successeur de Thiers à la présidence), qui jouit d’une forte notoriété malgré la défaite de Sedan quelques mois plus tôt. Celle qui a valu la destitution de Napoléon III. Il est nommé commandant en chef de l’armée versaillaise et il est chargé par Thiers de mener un assaut massif sur Paris. Coup de chance, le lendemain, un indicateur parisien acquis aux versaillais signale que la Porte de Saint Cloud est laissée sans surveillance.
L’armée entre donc dans Paris le 21 sans même tirer un coup de feu.

Les troupes progressent dans tout l’Ouest sans rencontrer de résistance notable (et pour cause, à cette époque déjà, ce sont les quartiers riches…) et ce n’est que le soir du 22 Mai que les communards s’aperçoivent de la percée.
S’en suivra une semaine de combats sans merci, qui prendront fin le 28 Mai aux abords du cimetière du Père Lachaise, ainsi qu’entre ces tombes.

Derniers combats au cimetière du Père Lachaise – Gravure d’Amédée Daudenarde

Versailles a écrasé La Commune et une répression implacable s’abat ensuite sur les communards reconnus ou supposés, à coups de procès expéditifs, d’exécutions sommaires, de déportation et d’envoi au bagne.

Jean Baptiste Clément a combattu jusqu’à cette ultime bataille. C’est donc à ces camarades de barricades qu’il dédie ce poème, « Aux Fusillés de 71 !« , pendant que le journal Le Figaro appelle à traquer les survivants :

« Allons, honnêtes gens, un coup de main pour en finir avec la vermine démocratique et sociale, nous devons traquer comme des bêtes fauves ceux qui se cachent. »

Et, si La Semaine Sanglante est aussi précise dans les descriptions, c’est qu’en plus d’avoir vécu la misère, l’arbitraire et les luttes sociales, Clément a également vécu (et y a survécu !) la répression de fer qui s’en est suivit durant plusieurs semaines.

Il écrit dans ses notes : « J’étais encore à Paris quand je fis cette chanson. Ce n’est que quelques semaines plus tard que je pus gagner la frontière et me réfugier en Angleterre. De l’endroit où l’on m’avait recueilli et où je restais du 29 mai au 10 août 1871, j’entendais toutes les nuits des coups de fusil, des arrestations, des cris de femmes et d’enfants. C’était la réaction victorieuse qui poursuivait son œuvre d’extermination. J’en éprouvait plus de colère et de douleur que je n’en avais ressenti pendant les longs jours de lutte. « 

Le Poème

Clément n’est pas compositeur, il est poète. Il compose donc ce poème pour qu’il soit chanté sur l’air du « Chant des Paysans », une chanson de l’illustre compositeur Pierre Dupont, dont le talent n’avait d’égal que l’engagement, puisque le texte était déjà hostile à Louis Napoléon Bonaparte.

Sauf des mouchards et des gendarmes,
On ne voit plus par les chemins,
Que des vieillards tristes en larmes,
Des veuves et des orphelins.
Paris suinte la misère,
Les heureux mêmes sont tremblants.
La mode est aux conseils de guerre,
Et les pavés sont tout sanglants.

Refrain :
Oui mais ! Ça branle dans le manche,
Les mauvais jours finiront.
Et gare ! à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront.
Quand tous les pauvres s’y mettront.

Les journaux de l’ex-préfecture
Les flibustiers, les gens tarés,
Les parvenus par l’aventure,
Les complaisants, les décorés
Gens de Bourse et de coin de rues,
Amants de filles au rebut,
Grouillent comme un tas de verrues,
Sur les cadavres des vaincus.

Refrain

On traque, on enchaîne, on fusille
Tous ceux qu’on ramasse au hasard.
La mère à côté de sa fille,
L’enfant dans les bras du vieillard.
Les châtiments du drapeau rouge
Sont remplacés par la terreur
De tous les chenapans de bouges,
Valets de rois et d’empereurs.

Refrain

Nous voilà rendus aux jésuites
Aux Mac-Mahon, aux Dupanloup.
Il va pleuvoir des eaux bénites,
Les troncs vont faire un argent fou.
Dès demain, en réjouissance
Et Saint-Eustache et l’Opéra
Vont se refaire concurrence,
Et le bagne se peuplera.

Refrain

Demain les manons, les lorettes
Et les dames des beaux faubourgs
Porteront sur leurs collerettes
Des chassepots et des tambours
On mettra tout au tricolore,
Les plats du jour et les rubans,
Pendant que le héros Pandore
Fera fusiller nos enfants.

Refrain

Demain les gens de la police
Refleuriront sur le trottoir,
Fiers de leurs états de service,
Et le pistolet en sautoir.
Sans pain, sans travail et sans armes,
Nous allons être gouvernés
Par des mouchards et des gendarmes,
Des sabre-peuple et des curés.

Refrain

Le peuple au collier de misère
Sera-t-il donc toujours rivé ?
Jusques à quand les gens de guerre
Tiendront-ils le haut du pavé ?
Jusques à quand la Sainte Clique
Nous croira-t-elle un vil bétail ?
À quand enfin la République
De la Justice et du Travail ?

Refrain

Quelques notes de compréhension

  • Cette chanson est longue (7 couplets !) et il n’est pas rare que certaines interprétations sautent le second, couplet dédié aux profiteurs du massacre, et/ou le cinquième au sujet des courtisanes (les Manons) et des prostituées (les Lorettes).
  • Le « Pandore » de ce couplet désigne Mac Mahon (selon un article du Cri du Peuple, où Henri Verlet dresse les portraits de Mac Mahon, Dupanloup et Thiers sous les traits respectifs de « Pandore, Basile, et Mercadet », mais l’image reste incomprise de nos jours).
  • Les jésuites font parti des opposants farouches à la Commune, dont certains furent abattus par les communards.
  • L’église Saint Eustache et l’Opéra y sont désignés comme des lieux de rassemblement bourgeois, donc versaillais.
  • Enfin, on y parle également de Félix Dupanloup, un ecclésiastique d’importance. Fervent défenseur de l’instruction catholique sous Louis Phillipe puis sous la Seconde République (aux côtés de Thiers), il est devenu évêque et député d’Orléans, puis académicien. Il est cité en tant que cible privilégier des anti-cléricaux.

Anti-cléricaux, qui lui dédiaient d’ailleurs des chansons paillardes sur l’air de Cadet Roussel
Et fait notable, la plupart des paroles de « Père Dupanloup » ont traversé le temps intactes, seul le nom du personnage historique ayant parfois juste été changé pour « Bali Balo » !

Les Semaines Sanglantes

La chanson a eu tellement d’interprètes qu’il est un peu vain de tous les recenser. C’est une sorte de passage quasi-obligé pour tout interprète désireux de mettre d’avoir un répertoire mêlant histoire et engagement social…

En revanche, l’expression « Semaine Sanglante » ne désigne pas uniquement la fin tragique de la Commue de Paris. Il y a donc d’autres Semaines Sanglantes, probablement occultées par la notoriété conjointe de l’évènement et de cette chanson.

Gravure de Adolphe Thiers par Luigi Calma, vers 1840

Aux origines

Tout d’abord, contrairement à une croyance répandue, l’origine de l’expression ne vient pas directement de la Commune de Paris.
Elle aurait été reprise d’une autre insurrection : la Seconde Révolte des Canuts Lyonnais, matée dans le sang du 9 au 15 avril 1834 selon une tactique d’assaut massif identique à celle de Paris, et appliquée par le ministre de l’intérieur d’alors… un certain Adolphe Thiers.


La Révolution Allemande

Après la Commune, il faudra attendre la fin de la Seconde guerre mondiale pour voir cette expression reparaitre deux fois de suite, en Allemagne. Débutée en 1918, la Révolution allemande, se termine dans le sang début janvier 1919, notamment avec l’assassinat de Rosa Luxemburg.
Et en Mars de la même année une grève générale à Berlin sera réprimée de la même manière.

L’ombre de Hitler

Enfin, après la victoire du parti d’Hitler aux élections législatives de Mars 1933, Berlin sera également le théâtre de la Semaine sanglante de Köpenick 2 mois plus tard, où les ouvrier de ce quartiers seront arrêtés, torturés et/ou exécutés.

Les sœurs hispanophones

On trouve également une expression approchantes en langue hispanique : La Semaine Tragique ; qui elle aussi désigne deux évènements de répression ouvrières en Espagne (1909) et en Argentine (1919).

Nota : J’aurais volontiers parlé de la Semaine Sanglante de Port au Prince, mais malgré mes recherches, je n’ai pas trouvé de sources fiables sur cet évènement ; uniquement des éléments contradictoires. Cependant, je reste à l’écoute de toute source fiable à ce sujet, qui me permette de l’ajouter à la liste.

Conclusion 

Malgré les diverses occurrences de l’expression on constate que quel que soit le pays, quand on parle de Semaine Sanglante, ce sont toujours les mêmes qui se font massacrer… *JOIE* C’est dire si cette chanson a quelque chose d’universel !

Comme beaucoup de chansons militantes, son universalité fait qu’elle fédère au-delà des divisons. Et c’est précisément ce que nous rappelle Gérard Mordillat dans son film Mélancolie Ouvrière.
La scène prend place à la fin d’un congrès syndical national tenu en Août 1904, où les anarchistes/révolutonnaires et les socialistes/réformateurs se déchirent (comme toujours répondra l’écho…) :

Ce passage rappelle avec émotion que les chansons militantes sont un médium très particulier.

Vectrices d’idéaux et d’histoire, instruments de propagande faciles à appréhender, matérialisant une révolution « par le bas », elles unissent les militants malgré les divisions en créant un point d’ancrage culturel commun. Tant et si bien qu’en toutes époques, elles ont servi de ciment entre les différent corps en luttes, permettant de faire converger les miltant·es au moins pour quelques minutes en une unité de corps.

Les chants nous rappellent ce pourquoi nous luttons, et ceux pour qui nous luttons.
Elles sont parfois les derniers remparts de liberté qui reste quand tout nous est retiré, que ce soit par la misère ou dans les prisons, et le dernier élément qui reste pour se donner le courage d’affronter l’adversité…
Celle-ci nous rappelle notamment que ces « mauvais jours » ne « finiront«  que quand « tous les pauvres [se] mettront » à faire trembler le « manche« .
Et si pour ce faire il est important d' »armer les esprits », comme disent certains aujourd’hui, de donner à chacun la « science de son malheur » comme disaient d’autres hier, l’émancipation doit passer par des moyens simples, viraux, en montrant toute une diversité de possibles.

L’Histoire est une matière qui regorge de modèles émancipateurs, et de moyens de faire perdurer cette Culture.
Et les chants en font partie.


Niko_DdL
32 Mars 2019

Sources

« Libres ! Toujours…. Anthologie de la chanson et de la poésie anarchistes du XIXème Siècle » Gaetano Manfredonia – Ateliers de Création Libertaire

« Florilège de la chanson révolutionnaire de1789 au Front Populaire » Robert Brécy – Éditions Hier et Demain

« Paris insurgé – La Commune de 1871 » Jacques Rougerie – Éditions Gallimard Découvertes

« Histoire de la Commune de 1871 » Prosper-Olivier Lissagaray – Éditions La Découverte

« Mélancolie Ouvrière » Gérard Mordillat – Production et Distribution : Les Mutins de Pangée

https://www.acrimed.org/La-responsabilite-de-la-presse-dans-la-repression

https://fr.wikipedia.org/wiki/Semaine_sanglante_(homonymie)


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