Le Pieu (Lluís Llach)

Publié par Niko_DdL le

Parmi les chansons militantes, Le Pieu est un très bel exemple de celles qui dépassent le temps et les frontières, sans jamais perdre de sa force. 

 

C’est sous le nom de “L’estaca” que cette chanson sera composée par l’auteur, compositeur et interprète Luìs LLach (prononcer “Liatch”).  

Présentation  

La chanson raconte une conversation entre le chanteur et son grand-père, Siset, à propos d’un pieu, un estache, poteau auquel on attache notamment des suppliciés.
Dans les couplets le chanteur désigne ce pieu à son aïeul, souligne qu’ils y sont attachés ensemble, et qu’il faut faire tout son possible pour s’en libérer. Le poteau est pourri (« les corrompus aussi » répondra l’écho…), mais il est lourd et grossis. La lutte pour le renverser est donc épuisante, on s’y abime les mains, et le pieu résiste tant et si bien aux effets du temps que le chanteur vieillit et que certains de ses camarades disparaissent. A l’instar de Siset, dont le dernier couplet révèle qu’il ne reste que les mots d’encouragements.
Et ce sont ces mots
qui composent un refrain, que la chanson fait promettre à celui qui les invoque de les chanter tant qu’il aura du souffle  

Catalan  (texte original)
Français (traduction littérale)

Si estirem tots, ella caurà
I molt de temps no pot durar,
Segur que tomba, tomba, tomba
Ben corcada deu ser ja. 

Si jo l’estiro fort per aquí
I tu l’estires fort per allà,
Segur que tomba, tomba, tomba,
I ens podrem alliberar. 

Si nous tirons tous il tombera
Et il ne peut plus tenir très longtemps
Sûr qu’il tombera, tombera, tombera,
Bien vermoulu comme il doit être déjà. 

Si je tire fort de mon côté,
Et que tu tires fort du tien,
Sûr qu’il tombera, tombera, tombera,
Et nous pourrons nous délivrer. 

 

Cette chanson raconte donc la force des mots et des chants, face aux aliénations et à leurs instruments. Une force qui se transmet de proche en proche et dont la continuité perdure dans le temps ; notamment de par les chansons (la boucle est bouclée).

Tant qu’il y aura des luttes, il y aura des chansons pour rêver à d’autres possibles.

Écriture et composition 

Luìs Llach écrit cette chanson en Catalan, en 1968 ; autrement dit alors que l’Espagne est encore en plein régime franquiste. Et c’est donc le régime fascisant du Général Franco qui est mis en métaphore sous la forme d’un pieu qui illustre l’impossible rapport de force des républicains face à la dictature militaire.  

La Catalogne est une terre de résistance historique au franquisme, notamment parce qu’elle a été le théâtre d’une des plus grandes expériences socialiste et anarchiste jamais réalisées (mais ça, c’est un autre sujet…), juste avant le déchirement de la Guerre d’Espagne de 1936 à 1939 et qu’elle fût, de fait, une des dernières régions conquise par les franquistes 

Cette chanson, vibrant d’un anti-franquisme mêlant culture catalane et aspirations libertaires deviendra donc par la suite un hymne de résistance au régime totalitaire, ce qui garantira un succès mémorable au premier album du jeune compositeur.

Il n’a que 20 ans, et son disque se vend à plus de 100.000 exemplaires.  

L’Avi Siset, quant à lui, aurait réellement existé en la personne de Narcís Llansa, un barbier catalaniste anticlérical qui prodiguait des leçons de vie, mêlant histoire et philosophie, au cours des parties de pêche qu’il partageait avec Llach, bien avant qu’il ne devienne « cantautor » (raccourci catalan de “auteur compositeur interprète”). 

Anecdotes

Mais le succès de Luìs Llach et de cette chanson n’aura évidemment pas été sans lui attirer les foudres de la censure. Ainsi en 1970, Lluis Llach donnât un concert à Madrid. Tous les textes interprétés en public étaient soumis à un droit de regard de l’Etat, et à cet occasion, il lui fût interdit d’interpréter L’Estaca.
Pour autant, Llach ne modifiât pas sa programmation. Mais au moment de cette chanson, il expliqua au public pourquoi, lui, ne chanterait pas cette dernière et se mit au garde à vous. Le pianiste égrena néanmoins les premières notes et c’est un public de 3000 personnes qui se mit à chanter comme un seul homme, sous le regard impuissant de l’autorité franquiste.  

Plus tard, faisant l’objet de la ségrégation d’État de la culture catalane, Llach aura également l’occasion de faire ce qu’il nommera du “tourisme pour motivation politiques”, en s’exilant en France de 1971 à 1976. 

Reprises  

Si la version originale à été reprise par de nombreux interprètes et groupes (dont le plus connu est probablement le collectif « Motivés »), le fait qu’elle fut écrite dans une langue traditionnelle lui aura valu d’être traduit dans tout un panel de langues régionnales.

En breton, elle deviendra Ar Peul sous la plume de Thierry Gahinet.

En basque, sous le titre Agurre Zaharra par Gorka Knorr  

En corse, Chjamo Aghjalesi chante A Catena (La Chaîne) 

En niçois, le groupe Corou de Berra lui donne également le nom de L’estaca.

En picard, Daniel Barbez sous le titre El piquet 

Et Patric adapte Lo pal dès 1969 en occitan, qui sera repris par le groupe piémontais Lou Dalfin. 

Et par delà d’autres frontières :  

Mais si l’auteur traverser les Pyrénées, sa chanson aura passé beaucoup plus de frontières. Ainsi L’Estaca aura été également reprise et traduite dans de nombreuses langues.  

Renato Corsetti l’a notamment traduite en Esperanto sous le titre La Paliso.  

Yasser Jardi l’adapte en tunisien sous le nom Dima dima, qui connaitra connaitra un succès notable durant le printemps arabe grâce au remix de Lakadjina .

Et elle connaitra un retentissement historique en Pologne, où l’adaptation de Jacek KaczmarskiMury” deviendra l’hymne de Solidarnosc (tant et si bien que le BHL de la musique électronique se fera un devoir de pondre sa propre version, évidemment pompeuse et absurde, lors d’un concert à Gdansk en 2005… nommée “Around Mury”… Et je me demande encore quel élément me laisse le plus perplexe dans le tout de cette version… Bref ! je m’égare…).  

Traductions Françaises

Evidement, elle sera également traduite en Français… 2 fois !
Marc
Ogeret (dont je reparlerais certainement) en fera une traduction assez littérale sous le nom de L’estaque, mais Marc Robine (dont je reparlerais également) privilégiera le sens au respect du matériau original et intitulera sa version “Le Pieu”. Version qui passera dans les anales et sera même féminisée (parce que, oui !) par Julie Jaroszewski dans une version flamenco

Du temps où je n’étais qu’un·e gosse
Mon grand-père me disait souvent,
Assis à l’ombre de son porche
En regardant passer le vent :  

« Petit·e, vois-tu ce pieu de bois
Auquel nous sommes tous enchaînés
Tant qu’il sera planté comme ça
Nous n’aurons pas la liberté  

Refrain :
Mais si nous tirons tous, il tombera
Ça ne peut pas durer comme ça
Il faut qu’il tombe, tombe, tombe.
Vois-tu, comme il penche déjà.  

Si je tire fort, il doit bouger
Et si tu tires à mes côtés
C’est sûr qu’il tombe, tombe, tombe
Et nous aurons la liberté.  


Petit·e, ça fait déjà longtemps
Que je m’y écorche les mains
Et je me dis de temps en temps
Que je me suis battu pour rien
Il est toujours si grand, si lourd,
La force vient à me manquer
Je me demande si un jour
Nous aurons la liberté. »  

Refrain

Puis mon grand-père s’en est allé
Un vent mauvais l’a emporté
Et je reste seul·e sous le porche
A regarder jouer d’autres gosses  

Dansant autour du vieux pieu noir
Où tant de mains se sont usées
Je chante des chansons d’espoir
Qui parlent de liberté. 

Refrain

 

Ici, c’est le grand-père qui explique à ses petitsenfants le combat qu’il mène et appelle à l’action commune pour se libérer du Pieu. Cette action, ils la perpétueront à leur tour, en transmettant cette chanson porteuse d’espoir et de fédéralisme jusqu’à la fin de leurs jours. 

Conclusion 

C’est cette adaptation qui est interprétée par la Fanfare Invisible (un collectif que j’aime beaucoup), une fanfare engagée dans les luttes sociales fondée en 2009, qui tire probablement son nom du fameux Comité Invisible.
La Fanfare l’interprète 
régulièrement dans les manifestations ou en ouverture des assemblées auxquelles elle participe, en donnant à cette valse une fin ska plus festive (parce que cette chanson est tout de même plus que mélancolique). On a notamment pu l’entendre régulièrement place de la République en 2016, à l’occasion de la Nuit Rouge, dont le pluriel s’écrivit « Nuit Debout ».


Petite conclusion tout à fait personnelle : c’est précisément dans ce cadre que je l’ai entendue pour la première fois
lors de l’ouverture d’une des premières Assemblées Générales de Nuit Debout. Je suivais l’évènement depuis chez moi, et malgré les prises de son laborieuses qu’offrent les diffusion en direct des streetpress, j’ai réussi a comprendre un peu du refrain : … »ça ne peut pas durer comme ça »…. « Il faut qu’il tombe, tombe, tombe »… « et nous aurons la liberté ».    

Ce sont ces mots aux élans libertaires qui m’ont donné envie de chercher cette chanson, et je dois un fier merci à Flo, de la Compagnie Jolie Môme (on en reparlera aussi…) de m’avoir ré-aiguillé sur les copains de la Fanfare Invisible. 

Comme quoi, le militantisme tient parfois à peu de choses… mais en l’occurrence, cette chanson a marqué un véritable tournant pour moi.
Un tournant un peu intime, que je pose ici
, discrètement. Mais un tournant indélébile et primordial, car sans celui-ci Le Social Club n’existerait probablement pas.  

Je ne pouvais pas donc ouvrir « Les Chants des Possibles » autrement que par cette chanson. Parce que je lui doit bien ça. 

Niko_DdL – Février 2019


Sources :  

Wikipédia France – L’Estaca : https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Estaca 

Wikipédia France Luìs Llachhttps://fr.wikipedia.org/wiki/Llu%C3%ADs_Llach 

Version Catalane et traduction Française : http://www.lluisllach.fr/chansons/lluis-llach-l-estaca/ 

“Lluis Llach, 49 ans, chante depuis trente ans, en catalan, toutes les bonnes causes, mais se dit égoïste. Une crème catalane.” Par Sylvie Briet dans Libération du 21 Mai 1997 

https://www.liberation.fr/portrait/1997/05/21/lluis-llach-49-ans-chante-depuis-trente-ans-en-catalan-toutes-les-bonnes-causes-mais-se-dit-egoiste-_205022 

“ Luis Llach, le tourisme pour motivation politique.” par Isabelle CURTET-POULNER dans La Croix du vendredi 23 mai 1997 

Le Pieu http://www.ma-petite-chanson.com/article-l-estaca-le-pieu-marc-robine-59638763.html 

La Fanfare Invisible : http://lafanfareinvisible.fr/accueil.html
https://www.facebook.com/pages/category/Musician-Band/La-Fanfare-Invisible-133904589961249/
 

La Compagnie Jolie Mome : http://cie-joliemome.org/
https://www.facebook.com/compagniejoliemome/
https://www.youtube.com/channel/UCis5BJL3LLQFUEb8YAapKuQ 

Chapô : Détail d’artwork par Lanj @ La Vanité


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