Mélancolie Ouvrière (Gérard Mordillat, 2017)

Publié par Niko_DdL le

Avertissement : Si d’aventure vous tombiez sur cette critique au hasard des Internets, disons-le d’entrée, Le-Social.Club n’est pas un site de critique cinématographique, mais de culture sociale. Donc pour ce qui serait de parler des aspects techniques/cinématographiques de l’œuvre, vous serez probablement mal tombés. En revanche, si vous cherchez un avis sur l’objet historique et social qu’est ce film, vous êtes au bon endroit. 

Voilà qui est dit !

 

Or donc, pour ce qui est de la culture sociale, l’action de Mélancolie Ouvrière se déroule dans un petit village du Dauphiné à la fin du XIXème siècle, vu à travers le regard d’une femme, ouvrière en soie, dotée d’un sens critique aussi aiguisé que son tempérament.

Autant dire que du social, il va en être question !

Du livre à l’écran

C’est d’après l’œuvre éponyme de l’historienne Michelle Perrot que Gérard Mordillat à lancé son projet de ce film.

Le livre décrit la recherche historique autour d’un personnage alors totalement inconnu : Lucie Baud.
C’est le récit d’un travail de recherche historique et d’une méthodologie qui fait face aux doutes des interprétations et à la crainte des erreurs.

Photo Les Amis de l’histoire du Pays vizillois

Portrait (supposé) de Lucie Baud

Mais c’est surtout la mise à jour du quotidien d’une femme tout à fait ordinaire au tournant du XXème siècle. Les journées d’une ouvrière de la soie, rythmée par les métiers à tisser jusqu’à 14 heures par jours, 6 jours par semaine, la messe du dimanche, et une sortie à la guinguette pour tout divertissement.

C’est la vie d’une femme qui finira par s’engager dans le syndicalisme au point d’être l’une des première à être identifiée historiquement comme telle.

L’histoire de celle qui sera surnommée « La Rebelle de la Soie », héroïne ordinaire des premières révoltes ouvrières à une époque où les syndicats existent à grand peine et où la « place des femmes » est plus souvent à la maison que sur les piquets de grèves.

« Pitch »

« Lucie Baud est l’une des premières syndicalistes françaises qui, en 1905 et 1906 mena les grandes grèves dans les filatures de tissage de la soie à Vizille et Voiron. Elle est une de ces femmes exemplaires, de ces héroïnes du quotidien dont la vie familiale, la vie amoureuse et la vie militante ne sont qu’une seule et même vie, une vie vouée à briser  » l’infinie servitude des femmes « … »

Un roman historique et militant.

Si le film prend des libertés avec le travail de Michelle Perrot, et utilise des ficelles narratives un peu trop grosses pour être avalées par les métiers à tisser qu’il met en scène, il donne cependant un inventaire impressionnant des tensions sociales qui traversent la vie d’une femme de cette époque.

Tout y est. Le poids de l’église dans l’éducation, et à fortiori dans la société, à une époque où l’école n’est pas encore tout à fait laïque pour les filles ; la mise au travail des enfants ; les journées interminables, motifs d’une lutte pour la journée de huit heures déjà vieille de plusieurs années ; la place des femme dans des rapports de subordination et de soumission permanente aux injonctions patriarcales ; le harcèlement sexuel, et la double peine pour ses victimes ; la course au productivisme et la chasse aux pertes de profits ; le conformisme social et la marque invisible apposée au front des contestataires ; les coûts de main d’œuvre soit disant insoutenable pour les patrons opulents, qui ne se traduisent qu’en salaires de misère pour les ouvrières ; la concurrence de la main d’œuvre étrangère déporté, exploitée, et rançonnée ; les luttes de classes, les grèves, longues, organisées en caisse de solidarités et en soupe populaires ; la cohésion de classe bourgeoise entre patrons, politiques et ecclésiastiques qui n’hésitent pas à recruter de la main d’œuvre naïve pour casser la grève, ou demander à la troupe d’intervenir dans le conflit de 1906 ; les tensions politiques, entre parti politique et syndicats, entre socialistes et anarchistes ; et la vie d’une femme, vivant seule avec ses enfants, qui se jette corps et âme dans une lutte pour la dignité…

MELANCOLIE OUVRIERE / © Aurelien Faidy/AutoFocus-prod/ARTE/JPG Films

Toutes les tensions de l’époque sont palpable et parfaitement crédibles, sublimées par l’atelier d’époque, rendu totalement fonctionnel pour l’occasion. Ce décors de premier choix formidable, déniché à Saint-Julien-Molin-Molette, donne tout son corps et sa force au récit. On regrettera presque qu’il ne prenne pas un rôle plus tragique dans le scénario.

(NDLR : pour le passionné d’histoire que je suis, dont la carrière n’a que des ateliers pour décors, je peine à ne pas digresser en détails tant je trouve le seul fait de voir cet atelier d’époque en mouvement absolument merveilleux).

https://www.humanite.fr/television-la-syndicaliste-qui-defia-linfini-servage-de-la-femme-659650

Photo L’Humanité

Les chants des possibles

Mais le propos n’est pas la tragédie humaine : c’est la lutte. Et Gérard Mordillat nous rappelle avec brio que dans la lutte, quand les espoirs se fanent et que les divisions entre camarades sont trop fortes, les chants restent la seule planche de salut pour se donner du baume au cœur, se rassembler et trouver le courage de faire face au pire.

Quelle plus belle bande sonore offrir à un film historique engagé que les chants révolutionnaire qui fédèrent toutes les générations militantes ? Ce répertoire militant tient une place de premier choix dans le biopic, et si l’on se surprend à chantonner les premiers, le film avançant c’est le poing levé et la larme à l’œil que l’on finit d’être saisi par ces refrains qui froissèrent jadis si bien les oreilles des bourgeois.

 

Si les personnages de Mélancolie Ouvrière ne sont pas si éloignés de nous historiquement, gardons à l’esprit qu’ils ne le sont pas, non-plus, socialement. Intentionnellement ou non, Gérard Mordillat dresse un miroir vers notre présent, en rappelant que contexte social d’alors était bien plus cruel, et qu’il s’agissait de lutter dans des conditions bien plus précaires et risquées que de nos jours. Après tout, l’inventaire socio-historique qu’il dresse n’est pas si différent de notre présent. La condition des ouvrières de l’époque est encore tangible dans certains secteurs d’industrie en France, quant aux pays que le progrès social peine encore à toucher, ces conditions sont encore tout à fait d’actualité.

On y voit Lucie Baud aller de petites victoires, en déceptions, puis en défaites. Mais c’est pour mieux rappeler que les seules luttes que l’on soit sûr de perdre sont celles dans lesquelles on ne s’engage jamais. Lucie était une femme parmi d’autres, l’une des première à avoir laissé une telle trace de son engagement ; mais elle est le témoin de tant de ses semblables, plus discrètes, restée anonymes. Elles sont de celles et ceux qui ont préféré prendre le risque de relever la tête que se résigner à vivre à genoux.

Alors s’il faut un film pour rappeler que le combat ne se gagne que dans la solidarité et l’unité des plus faibles c’est probablement celui-ci.
Et, surtout, que ce soit face à l’adversité ou sous les coups de triques des puissants, ne manquons pas de chanter pour ne pas oublier nos camarades !

Nota : Le DVD du film avec ses bonus (dont le CD de la bande originale) est disponible précommande à tarif réduit chez les camarades de Les Mutins de Pangée ainsi qu’en VOD et DVD sur le site de Arte.

Boutique Les Mutins de Pangée

http://www.lesmutins.org/melancolie-ouvriere

Lien vers le film sur le site de ARTE :

https://boutique.arte.tv/detail/melancolie_ouvriere


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